Luciano Berio est probablement la figure la plus marquante de la musique italienne contemporaine. Fondateur avec Maderna du studio de musique électronique de Milan, il dirigea aussi celui de l'Ircam à Paris. Après des débuts post-weberniens, il consacra la majeure partie de sa carrière à la recherche et l'intégration de sons inédits d'une très grande diversité, poussant la voix et les instruments dans des registres inusités et même insoupçonnés.
Sans pathos et avec recueillement, très courte pièce de moins d’une minute, la berceuse canonique fut écrite en 1971 en hommage à Igor Stravinsky qui venait de décéder.
Le corpus des 12 Sequenze, consacrées chacune à un instrument particulier, est né de façon quasi spontanée à partir d'une pièce pour flûte seule (1958) puis d'une autre pour harpe. Par esprit de série, Berio poursuivit l'expérience pour d'autres instruments et pour la voix, chaque fois avec l'aide d'un virtuose, faisant assaut d'imagination pour dévoyer l'instrument de son rôle convenu et en extraire un être nouveau, aux possibilités expressives élargies, bouleversant la palette sonore et les habitudes d'écoute du public. Ainsi, la Sequenza pour harpe, deuxième pièce de la série, composée en 1963 tend à montrer, avec un brin de provocation, un visage de l’instrument à l’opposé de celui que le monde impressionniste français nous en a laissé, révélant son caractère parfois agressif et violent.
C’est l’année d’après que Berio compose, à l’intention de son épouse, la soprano américaine Cathy Berberian, le cycle des Folk songs, arrangements de mélodies populaires de divers pays avec accompagnement de flûte, clarinette, harpe, alto violoncelle et percussion. Si l’origine populaire de la première pièce est contestée, il semble qu’elle soit, comme la seconde, d’origine écossaise. On reconnaît dans l’accompagnement de cette deuxième mélodie l’imitation d’un son de vielle sur une rythmique totalement libre, sans barres de mesures.
C’est en Arménie, patrie des ancêtres de Berberian, qu’il faut chercher les sources de la troisième pièce du recueil, évoquant le lever de la lune. Rossignolet du bois, typiquement français, poursuit l’atmosphère nocturne de la pièce précédente. Vient ensuite, après un accord soutenu en guise de transition, une pièce d’origine sicilienne que chantaient les femmes de marins restées à attendre au bord du quai. Les deux pièces suivantes sont des reprises de compositions originales antérieures de Berio, qui les avait écrites également pour Cathy Berberian en 1949, alors que, boursière de la fondation Fulbright, elle étudiait le chant en Italie. Si vous trouvez une femme bien née, bien élevée, bien faite et bien dotée, pour l’amour de Dieu, ne la laissez pas filer, dit en substance la donna ideale, ce vieux poème génois. Ballo, toujours d’inspiration italienne, affirme que les hommes les plus sages perdent la tête par amour, mais que l’amour lui, résiste à tout.
Motettu de tristura vient de Sardaigne et invoque à nouveau le rossignol : «Comme tu me ressembles lorsque je pleure mon amant ... Quand ils m'ont enterreront, chante moi cette chanson. " Les deux mélodies suivantes, en occitan proviennent des Chants d’Auvergne de Joseph Canteloube. Malurous qu'o uno fenno pose le paradoxe éternel du couple: celui qui est seul cherche une épouse, et celui qui en a une voudrait n’en pas avoir… Dans Lo Fïolairé, la jeune fille au rouet chante ses baisers échangés avec un berger. Cathy Berberian aurait découvert la dernière mélodie sur un disque 78 tours d'Azerbaïdjan, et l’a reconstitué de mémoire sans connaître le moindre mot de la langue qu’elle chantait ; on lui avait juste dit que le texte comparait la chaleur de l’amour à celle d’un poêle !
Claude Jottrand
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Luciano Berio (1925-2003) Autre Fois (Berceuse canonique pour Igor Stravinsky)
Sequenza II pour harpe
Folk Songs Black is the color I wonder as I wander Loosin yelav Rossignolet du bois A la femminisca La donna ideale Ballo Motettu de tristura Malorous qu'o uno fenno Lo Fiolaire Azerbaidjan love song |